Sfetcu, Nicolae (2025). ” Esprit, cognition et problème corps-esprit”, dans Index Academic, I 2025, DOI: 10.58679/IA91296, https://www.indexacademic.ro/pdf/esprit-cognition-et-probleme-corps-esprit-dans-le-contexte-de-lia/
Résumé
Cet essai examine les principaux axes de réflexion sur l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle : la conscience comme processus cognitif et moralement orienté, l’esprit comme ensemble de facultés mentales (perception, langage, mémoire, jugement), et les cadres théoriques contemporains qui tentent d’expliquer ces phénomènes (computationnalisme, connexionnisme, approches incarnées et étendues). L’analyse met en évidence la persistance du problème corps-esprit et montre pourquoi les progrès de l’IA réactivent, plutôt qu’ils ne résolvent, les questions relatives à l’intentionnalité, aux qualia et à l’éventualité d’une conscience machine, tout en soulevant des enjeux éthiques spécifiques.
Mots-clés : intelligence humaine, intelligence artificielle, esprit, cognition, conscience, computationnalisme, connexionnisme, problème corps-esprit
Esprit, cognition et problème corps-esprit dans le contexte de l’IA
Nicolae Sfetcu[1]
[email protected]
[1] Chercheur – Division Histoire des Sciences (DIS)Comite Roumain pour l’Histoire et la Philosophie des Sciences et de la Technologie (CRIFST), de lAcademie Roumaine (, ), ORCID: 0000-0002-0162-9973, Web of Science Researcher ID V-1416-2017
Introduction
L’essor rapide de l’intelligence artificielle, notamment des systèmes capables de performances langagières, perceptives ou décisionnelles impressionnantes, nourrit une interrogation centrale : ces systèmes relèvent-ils d’une forme d’« esprit », ou ne font-ils que simuler certaines fonctions cognitives ? Je propose une cartographie philosophique utile de ce débat, en articulant trois niveaux : (1) la conscience et sa dimension normative, (2) la notion d’esprit et ses critères (subjectivité, intentionnalité, capacités cognitives), (3) les paradigmes explicatifs dominants — computationnalisme et connexionnisme — replacés dans le cadre plus vaste du problème corps-esprit.
L’enjeu n’est pas seulement conceptuel. À mesure que l’IA se rapproche de comportements jugés « intelligents », il devient urgent de clarifier ce que l’on attribue exactement aux machines : une compétence fonctionnelle, une compréhension authentique, ou une expérience subjective.
Conscience : cognition, affect et normativité
La conscience est un processus cognitif qui suscite des émotions et des associations rationnelles, contrairement aux émotions ou aux pensées suscitées par des associations basées sur des perceptions sensorielles immédiates et des réponses réflexives. La conscience conduit souvent à des sentiments de remords lorsqu’une personne commet un acte qui entre en conflit avec ses valeurs morales.
Michel Glautier soutient que la conscience est l’un des instincts et des pulsions qui permettent aux individus de former des sociétés (Glautier 2007). Charles Darwin croyait que la conscience avait évolué chez les humains pour résoudre les conflits entre des pulsions naturelles concurrentes (Rachels 1990).
La biologie évolutionniste décrit la conscience comme une fonction cérébrale qui a évolué pour faciliter l’altruisme au sein des sociétés (Greenfield 2008, 223).
La conscience peut être définie comme la raison pratique utilisée pour appliquer des convictions morales à une situation (« conscience critique ») (P. Singer 1974, 94).
La conscience a émergé comme une fonction facilitant la vie sociale, l’arbitrage entre pulsions concurrentes, voire l’altruisme au sein de groupes humains. Ainsi comprise, la conscience n’est pas un simple « supplément » mental, mais un mécanisme régulateur lié à la coopération, à la responsabilité et à l’application de convictions morales aux situations concrètes.
Pour l’IA, ce point est décisif : même si un système imite des conduites « responsables », la question demeure de savoir si l’on peut parler de conscience sans ancrage affectif et normatif, c’est-à-dire sans vécu subjectif ni capacité propre à éprouver conflit, remords ou obligation.
Esprit : facultés mentales et critères du « mental »
L’esprit est un ensemble de facultés cognitives, notamment la conscience, la perception, la pensée, le jugement, le langage et la mémoire (Sfetcu 2020b, 2). Une question ouverte sur la nature de l’esprit est le problème corps-esprit, qui étudie la relation entre l’esprit, le cerveau physique et le système nerveux. Les points de vue plus anciens incluaient le dualisme et l’idéalisme, qui considéraient l’esprit comme quelque peu non physique. Les points de vue modernes se concentrent souvent sur le physicalisme et le fonctionnalisme, selon lesquels l’esprit est presque identique au cerveau ou réductible à des phénomènes physiques tels que l’activité neuronale, bien que le dualisme et l’idéalisme continuent d’avoir de nombreux partisans. Une autre question concerne les types d’êtres qui peuvent avoir un esprit. Par exemple, si l’esprit est exclusif aux humains, ou si certains ou tous les animaux, ou tous les êtres vivants l’ont, ou s’il s’agit d’une caractéristique strictement définissable, ou peut également être une propriété de certains types de machines fabriquées par l’homme.
Quelle que soit sa nature, il est généralement admis que l’esprit est ce qui permet à un être d’avoir une conscience subjective et une intentionnalité de son environnement, de percevoir et de répondre à des stimuli avec un agent, et d’avoir une conscience, y compris la pensée et le sentiment.
L’esprit est également présenté comme le courant de la conscience où les impressions sensorielles et les phénomènes mentaux changent constamment.
D’une manière générale, les facultés mentales sont les diverses fonctions de l’esprit ou les choses que l’esprit peut « faire ». Le dualisme et l’idéalisme considèrent l’esprit comme non physique (A. Clark 2013, 14, 254–56). Les conceptions modernes, le physicalisme et le fonctionnalisme, soutiennent que l’esprit est à peu près identique au cerveau ou réductible à des phénomènes physiques (Smart 2007).
L’esprit se manifeste dans des phénomènes mentaux tels que la sensation, la perception, la pensée, le raisonnement, la mémoire, la croyance, le désir, l’émotion et la motivation. Dans la philosophie contemporaine, l’esprit est conçu non pas comme une substance, mais comme des propriétés ou des capacités possédées par les êtres (Kim 2006, cap. Introduction).
Les définitions philosophiques de l’esprit reposent sur la recherche du « signe du mental » : une spécificité de tous les états mentaux. Les approches épistémiques définissent les états mentaux en termes d’accès épistémique privilégié dont dispose le sujet à ces états. Les approches basées sur l’intentionnalité considèrent le pouvoir de l’esprit de se référer à des objets et de représenter le monde comme étant en quelque sorte un signe du mental (Kim 2006, cap. Introduction). Franz Brentano a défini l’intentionnalité comme la caractéristique des états mentaux de référence à des objets ou d’être à propos d’objets (Huemer 2019, sec. 3.2 Intentionality).
Certains philosophes pensent que le terme « esprit » fait référence uniquement à un groupe d’idées vaguement liées qui n’ont pas une seule caractéristique unificatrice (Huemer 2019, sec. 3.2 Intentionality).
La cognition est « l’acte ou le processus de connaissance ; la perception ; le produit d’un tel processus ; quelque chose ainsi connu, perçu, etc. ; la connaissance » (Dictionary.com 2024), incluant tous les aspects des fonctions et processus intellectuels. Les processus cognitifs utilisent les connaissances existantes et découvrent de nouvelles connaissances. Traditionnellement, l’émotion n’est pas considérée comme un processus cognitif.
Dans le concept de cognition incarnée, de nombreuses caractéristiques de la cognition, humaine ou non humaine, sont façonnées par des aspects de l’organisme entier d’une personne. La cognition incarnée soutient que la cognition d’un agent, plutôt que le produit de simples représentations abstraites (innées) du monde, est fortement influencée par des aspects de son corps au-delà de son cerveau, s’opposant au modèle cartésien désincarné.
« En utilisant le terme incarné, nous entendons souligner deux points : premièrement, que la cognition dépend des types d’expériences qui découlent du fait d’avoir un corps doté de diverses capacités sensorimotrices, et deuxièmement, que ces capacités sensorimotrices individuelles sont elles-mêmes ancrées dans un contexte biologique psychologique et culturel plus englobant. » (Varela, Rosch, et Thompson 1992, 172–73)
La thèse de l’esprit étendu ne limite pas le traitement cognitif au cerveau ni même au corps, mais l’étend au monde de l’agent.
Margaret Wilson soutient que la perspective générale de la connaissance incarnée présente une covariation intéressante de plusieurs observations et s’adapte à plusieurs affirmations différentes : « (1) la cognition est située ; (2) la cognition est soumise à des contraintes de temps ; (3) nous déchargeons le travail cognitif sur l’environnement ; (4) l’environnement fait partie du système cognitif ; (5) la cognition est destinée à l’action ; (6) la cognition hors ligne est basée sur le corps ». . (Wilson 2002).
Le cognitivisme a abordé la cognition comme une forme de calcul, considérant l’esprit comme une machine et la conscience comme une fonction exécutive (Calvo and Gomila 2008). Le post-cognitivisme des années 1990 a présenté des théories qui mettaient en évidence la nécessité de l’action cognitive comme étant des processus incarnés, étendus et produisant des dynamiques dans l’esprit (Zelazo, Moscovitch, and Thompson 2007).
Le physicalisme de type (également connu sous le nom de matérialisme réducteur, théorie de l’identité de type, théorie de l’identité esprit-cerveau et théorie de l’identité de l’esprit) est une théorie de la philosophie de l’esprit. Il indique que les événements mentaux peuvent être regroupés en types et peuvent ensuite être corrélés à des types d’événements physiques dans le cerveau. Par exemple, un type d’événement mental tel que les « douleurs mentales » s’avérera probablement décrire un type d’événement physique (comme le déclenchement des fibres C) (Sfetcu 2020b, 2).
Le behaviorisme est une approche systématique pour comprendre le comportement des humains et des animaux. Cela suppose que tous les comportements sont soit des réflexes produits par une réponse à certains stimuli environnementaux, soit une conséquence de l’histoire de cet individu, y compris et surtout le renforcement et la punition, ainsi que l’état motivationnel actuel de l’individu et les stimuli de contrôle. Bien que les behavioristes acceptent généralement le rôle important de l’hérédité dans la détermination du comportement, ils se concentrent principalement sur les facteurs environnementaux. Il est apparu à la fin du XIXe siècle en réaction à la psychologie des profondeurs et à d’autres formes traditionnelles de psychologie, qui avaient souvent du mal à faire des prédictions pouvant être testées expérimentalement (Sfetcu 2020b, 2) Selon le behaviorisme, une entité a un esprit qui ne dépend que de sur la façon dont il se comporte en réponse à des stimuli externes (Graham 2023), tandis que le fonctionnalisme définit les états mentaux en termes de rôles causals qu’ils jouent (Huemer 2019, sec. 3.2 Intentionality).
Le fonctionnalisme, développé comme alternative à la théorie de l’identité de l’esprit et du behaviorisme, affirme que les états mentaux sont constitués uniquement par leur rôle fonctionnel : ils ont des relations causales avec d’autres états mentaux, avec des entrées sensorielles et des sorties comportementales (Block 1980). Les états mentaux peuvent être expliqués par un fonctionnalisme suffisant sans tenir compte de l’environnement physique sous-jacent, étant réalisables de multiples manières (réalisabilité multiple), y compris non biologiques. Le fonctionnalisme est fondamentalement ce que Ned Block appelle une thèse largement métaphysique, par opposition à une thèse étroitement ontologique. Autrement dit, le fonctionnalisme ne s’intéresse pas tant à ce qui existe qu’à ce qui caractérise un type particulier d’état mental, par ex. la douleur, en tant que type de condition (Sfetcu 2020b, 2). Il existe cependant certaines théories fonctionnalistes qui se combinent avec la théorie de l’identité de l’esprit et nient la réalisabilité multiple, comme celles développées par David Lewis et David Malet Armstrong (Armstrong 1968).
Le problème des autres esprits est un problème philosophique, traditionnellement traduit par le défi épistémologique suivant soulevé par les sceptiques : étant donné que je ne peux qu’observer le comportement des autres, comment puis-je savoir que les autres ont un esprit ? C’est un principe central de l’idée philosophique connue sous le nom de solipsisme ; l’idée que toute personne sait que seul son propre esprit existe. Le solipsisme affirme que quel que sera le comportement sophistiqué d’une personne, le comportement ne garantit pas la présence d’une mentalité (Sfetcu 2020b, 2).
Le solipsisme est l’idée selon laquelle seul notre propre esprit est certain d’exister. En tant que position épistémologique, le solipsisme soutient que la connaissance de tout ce qui se trouve en dehors de son propre esprit est incertaine ; le monde extérieur et les autres esprits ne peuvent pas être connus et ne peuvent exister en dehors de l’esprit. En tant que position métaphysique, le solipsisme va plus loin vers la conclusion que le monde et les autres esprits n’existent pas (Sfetcu 2020b, 2).
Cette discussion est cruciale pour évaluer l’IA : un système peut représenter le monde (au sens informatique) sans pour autant avoir une subjectivité — c’est-à-dire un point de vue interne — ni une véritable intentionnalité au sens fort (compréhension, signification vécue).
Computationnalisme : l’esprit comme traitement de l’information
La théorie computationnelle de l’esprit (computationnalisme) soutient que l’esprit humain est un système de traitement de l’information et que la cognition et la conscience forment ensemble une sorte d’ordinateur (Piccinini et Bahar 2013). La théorie a été proposée sous sa forme moderne par Hilary Putnam et développée par Jerry Fodor (Rescorla 2020). Initialement contestée, elle est réapparue dans la philosophie analytique.
La théorie computationnelle de l’esprit et la théorie représentationnelle de l’esprit (attirant l’attention sur les symboles manipulés) exigent que les états mentaux soient des représentations (Rescorla 2020). La théorie computationnelle de la cognition (la cognition peut être expliquée par des calculs neuronaux) (Piccinini et Bahar 2013) affirme que non seulement la cognition mais aussi la conscience phénoménale ou qualia sont computationnelles.
L’un des premiers partisans de la théorie computationnelle de l’esprit était Thomas Hobbes, qui a déclaré :
« Par raisonnement, j’entends le calcul. Et calculer, c’est rassembler la somme de plusieurs choses additionnées en même temps, ou connaître le reste lorsqu’une chose a été soustraite à une autre. Raisonner équivaut donc à ajouter ou à soustraire. » (Hobbes 1655)
Selon la théorie computationnelle de l’esprit, les pensées sont une forme de calcul, un ensemble systématique de règles pour les relations entre les représentations, l’esprit fonctionne comme un opérateur symbolique et les représentations mentales sont des représentations symboliques.
Les conceptions physicalistes utilisées dans les théories computationnelles de l’esprit ont été critiquées par de nombreux philosophes.
John Searle, dans son expérience de pensée avec une caméra chinoise, rejette les affirmations selon lesquelles les agents artificiellement intelligents peuvent être considérés comme ayant une intentionnalité et une compréhension (objections d’insuffisance) (J. R. Searle 1980, 417–57).
Même Putnam est devenu plus tard un critique du computationnalisme, soutenant les arguments de Searle selon lesquels la question de savoir si l’esprit humain peut mettre en œuvre des états computationnels n’est pas pertinente pour la question de la nature de l’esprit parce que « chaque système ouvert ordinaire réalise chaque automate abstrait fini. » (Putnam 1988)
La conséquence philosophique est nette : même si l’IA est computationnellement puissante, cela ne tranche pas la question de savoir si elle comprend ou si elle éprouve.
Connexionnisme et modèles incarnés : l’alternative au symbolique pur
Le connexionnisme est une approche dans le domaine des sciences cognitives visant à expliquer les phénomènes mentaux à l’aide de réseaux de neurones artificiels et à l’utilisation de techniques et d’algorithmes spécifiques dans le contexte de l’intelligence artificielle. Le connexionnisme offre une alternative aux théories classiques de l’esprit basées sur le calcul symbolique (Garson 1997). Le principe de base est que les phénomènes mentaux peuvent être décrits par des réseaux interconnectés d’unités simples et souvent uniformes.
La connexion peut être retracée de plus d’un siècle qui n’étaient que spéculations jusqu’au milieu et à la fin du 20e siècle.
L’approche connexionniste prédominante est le traitement distribué parallèle (PDP), qui met l’accent sur la nature parallèle du traitement neuronal et la nature distribuée des représentations neuronales. Le PDP est devenu populaire dans les années 1980 avec la sortie de Parallel Distributed Processing: Explorations in the Microstructure of Cognition – Volume 1 (foundations) et Volume 2 (Psychological and Biological Models) par James L. McClelland, David E. Rumelhart et PDP Research Group, basé sur les théories du perceptron de chercheurs tels que Frank Rosenblatt dans les années 1950 et 1960.
Certains chercheurs (Jerry Fodor, Steven Pinker et d’autres) ont réagi contre le connexionnisme, le critiquant pour son approche classique du computationnalisme.
Pour l’IA, cela suggère que les performances « désincarnées » (purement textuelles ou computationnelles) peuvent manquer des conditions qui structurent l’expérience humaine : temporalité, action située, contraintes corporelles et culturelles.
Le problème corps-esprit à l’ère des machines
Le problème corps-esprit consiste à expliquer la relation qui existe entre les esprits, ou processus mentaux, et les états ou processus corporels. L’objectif principal des philosophes travaillant dans ce domaine est de déterminer la nature de l’esprit et des états/processus mentaux, et comment – ou même si – l’esprit affecte et peut affecter le corps (Sfetcu 2020b, 2).
Le problème corps-esprit constitue depuis longtemps une enquête philosophique centrale, cherchant à comprendre la nature de la conscience et sa relation avec le corps physique. À mesure que l’intelligence artificielle continue de progresser, l’intersection de l’intelligence artificielle et du problème corps-esprit soulève des questions intéressantes sur l’émergence potentielle de la conscience machine.
La question corps-esprit, enracinée dans la philosophie, explore la nature de la conscience et le lien entre les domaines mental et physique. À mesure que les technologies de l’IA progressent, la question de savoir si les machines peuvent posséder une conscience introduit une tournure contemporaine dans ce débat séculaire. Un aspect fondamental du problème corps-esprit est la compréhension de la conscience. Les machines, équipées d’algorithmes sophistiqués et de réseaux de neurones, peuvent-elles réellement faire l’expérience d’une conscience subjective ?
Le dualisme est un ensemble de points de vue sur la relation entre l’esprit et la matière (ou le corps). Cela commence par l’affirmation selon laquelle les phénomènes mentaux sont, à certains égards, non physiques. L’une des premières formulations connues du dualisme corps-esprit a été exprimée dans les écoles orientales de philosophie hindoue Sankhya et Yoga (vers 650 avant notre ère), qui divisaient le monde en purusha (esprit) et prakriti (substance matérielle). Plus précisément, le Yoga Sutra de Patanjali présente une approche analytique de la nature de l’esprit (Sfetcu 2020b, 2).
Les philosophes de l’esprit appellent les aspects subjectifs des événements mentaux « qualia » ou « sensations brutes ». Existe-t-il quelque chose comme ressentir de la douleur, voir une nuance de bleu familière, etc. ? Existe-t-il des qualia impliqués dans ces événements mentaux qui semblent particulièrement difficiles à réduire à quelque chose de physique ? David Chalmers explique cet argument en disant que nous pouvons consciemment connaître toutes les informations objectives sur quelque chose, comme les états du cerveau et les longueurs d’onde de la lumière impliquées dans la vision de la couleur rouge, mais nous ne savons toujours pas quelque chose de fondamental sur la situation – comment est-ce que pour voir la couleur rouge. Qualia, les aspects subjectifs et qualitatifs de l’expérience consciente, posent un défi unique à l’IA. Les machines peuvent-elles vraiment comprendre et reproduire la richesse de l’expérience humaine ?
Contrairement au dualisme, le monisme n’accepte aucune division fondamentale. La nature fondamentalement disparate de la réalité est au cœur des formes de philosophies orientales depuis plus de deux millénaires. Dans la philosophie indienne et chinoise, le monisme fait partie intégrante de la manière dont l’expérience est comprise. Aujourd’hui, la forme de monisme la plus courante dans la philosophie occidentale est le physicalisme. Le monisme physicaliste affirme que la seule substance existante est physique, dans un certain sens du terme qui doit être clarifié par notre meilleure science. Cependant, diverses formulations sont possibles. L’idéalisme, une autre forme de monisme, affirme que la seule substance existante est mentale. Bien que l’idéalisme pur, comme celui de George Berkeley, soit rare dans la philosophie occidentale contemporaine, une variante plus sophistiquée appelée panpsychisme, selon laquelle l’expérience et les propriétés mentales peuvent sous-tendre l’expérience et les propriétés physiques, a été préconisée par certains philosophes, comme Alfred North Whitehead et David Ray Griffin.
Le phénoménalisme est la théorie selon laquelle les représentations (ou données sensorielles) d’objets externes sont tout ce qui existe. Un tel point de vue a été brièvement adopté par Bertrand Russell et de nombreux positivistes logiques du début du XXe siècle (Sfetcu 2020b, 2).
Les modèles informatiques constituent la base de nombreux systèmes d’IA, soulevant la question de savoir si la conscience peut être réduite à des calculs et à des processus fonctionnels. À mesure que les technologies de l’IA progressent, les préoccupations éthiques concernant la conscience des machines deviennent de plus en plus pressantes. Les modèles hybrides combinant des composants biologiques et artificiels soulèvent la possibilité de phénomènes émergents. La conscience peut-elle naître de l’interaction d’éléments biologiques et artificiels ?
Le problème corps-esprit dans l’intelligence artificielle est un défi à multiples facettes qui associe philosophie, neurosciences et technologie. À mesure que l’IA évolue, la quête pour comprendre et reproduire la conscience dans les machines suscite une profonde enquête philosophique et des considérations éthiques.
Conclusion
L’intérêt majeur tient à la clarification : le débat « intelligence humaine vs IA » ne se réduit pas à comparer des performances, mais exige de distinguer fonctions cognitives, intentionnalité, subjectivité et normativité morale. Les paradigmes du computationnalisme et du connexionnisme expliquent des aspects importants de la cognition, sans pour autant dissiper le noyau dur du problème : l’expérience consciente (qualia), le sens vécu et l’ancrage corporel et social de l’esprit.
Ainsi, loin d’annoncer la fin de la philosophie de l’esprit, l’IA en intensifie la nécessité : plus les machines paraissent « intelligentes », plus il devient crucial de préciser ce que nous entendons par comprendre, vouloir, éprouver — et quelles conséquences éthiques nous tirons de ces attributions.
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