Sfetcu, Nicolae (2025). L’humanisme, le devenir et le Démiurge dans Les Aventures de Pinocchio, dans Index Academic, I 2025, https://www.indexacademic.ro/pdf/lhumanisme-le-devenir-et-le-demiurge-dans-les-aventures-de-pinocchio/, DOI: 10.58679/IA38994
L’humanisme, le devenir et le Démiurge dans Les Aventures de Pinocchio
Nicolae Sfetcu[1]
[email protected]
[1] Académie Roumaine (Comité Roumain pour l’Histoire et la Philosophie des Sciences et de la Technologie (CRIFST), Division Histoire des Sciences (DIS)), ORCID: 0000-0002-0162-9973, Web of Science ResearcherID V-1416-2017
Résumé
Les Aventures de Pinocchio de Carlo Collodi met en scène le parcours d’une marionnette de bois promise à devenir un « vrai petit garçon ». Sous l’apparente simplicité d’un conte moral, l’œuvre expose une réflexion profonde sur l’humanisme, le devenir et la figure du Démiurge. Entre la main qui façonne (Geppetto), la voix qui guide (le Grillon parlant) et la grâce qui relève (la Fée aux Cheveux Turquoises), Collodi esquisse une anthropologie où l’humanité ne se reçoit pas comme un don achevé : elle se fabrique. Pinocchio, tiraillé entre impulsions et responsabilité, traverse un laboratoire d’expériences qui interroge à la fois la dignité humaine, la liberté, la formation de la conscience et la part — technique, morale, quasi divine — de ceux qui créent et recréent la vie.
Mots-clés : Carlo Collodi, Carlo Lorenzini, Les Aventures de Pinocchio, Pinocchio, humanisme, devenir, Démiurge
Introduction
Publié en feuilleton à la fin du XIXᵉ siècle, Les Aventures de Pinocchio de Carlo Collodi met en scène le parcours d’une marionnette de bois promise à devenir un « vrai petit garçon ». Sous l’apparente simplicité d’un conte moral, l’œuvre expose une réflexion profonde sur l’humanisme, le devenir et la figure du Démiurge. Entre la main qui façonne (Geppetto), la voix qui guide (le Grillon parlant) et la grâce qui relève (la Fée aux Cheveux Turquoises), Collodi esquisse une anthropologie où l’humanité ne se reçoit pas comme un don achevé : elle se fabrique. Pinocchio, tiraillé entre impulsions et responsabilité, traverse un laboratoire d’expériences qui interroge à la fois la dignité humaine, la liberté, la formation de la conscience et la part — technique, morale, quasi divine — de ceux qui créent et recréent la vie.
L’humanisme
L’humanisme de Pinocchio n’est pas d’abord un discours abstrait, mais une pratique. Geppetto, artisan pauvre, investit dans sa marionnette tous les attributs d’un père humaniste : soin, patience, transmission d’un métier, foi dans l’éducabilité. Collodi lie explicitement dignité et travail : pour devenir humain, Pinocchio doit apprendre, travailler, tenir parole. L’école n’est pas un simple décor ; elle figure la communauté des humains qui partagent des règles, un langage, des histoires — bref, une culture.
Le conte se montre toutefois anti-dogmatique : la moralité n’y prend pas la forme d’un autoritarisme. Les sermons stériles sont ridiculisés, les punitions mécaniques inefficaces. La conscience (le Grillon parlant) parle bas, souvent ignorée, mais persiste. L’humanisme de Collodi se lit alors comme la conviction que l’homme se corrige par l’expérience : la compassion, l’amitié, la mémoire de la dette envers Geppetto valent mieux que la peur du châtiment. À rebours des utopies rationalistes, l’œuvre assume que l’accès à l’humain est fragile, conflictuel, semé de rechutes ; mais elle affirme aussi que chacun peut se relever, c’est-à-dire se recréer.
Le fil conducteur de l’histoire de Pinocchio est son désir de devenir un être humain. Contrairement à certains créateurs qui ont abordé les aventures de Pinocchio dans le contexte du posthumanisme pour refléter les angoisses et les espoirs dans le progrès technologique de l’humanité, Georgia Panteli fait référence au transhumanisme (Panteli 2016) qui, citant Nick Bostrom, « embrasse le progrès technologique tout en défendant fermement les droits de l’homme et le choix individuel. (Bostrom 2005)
Panteli voit le voyage héroïque de Pinocchio comme un exemple de la recherche de l’humanité, un monomythe – un concept développé par Joseph Campbell (Campbell et Robinson 2005) influencé par la théorie psychanalytique de C. G. Jung, « une amplification de la formule représentée dans les rites de passage : séparation — initiation — retour » (Campbell 2008)
Le Pays des Fous est celui qui nous donne le dispositif qui nous permettra de regarder directement nos propres croyances en l’humanité. Le mandat du dispositif hétérotopique est de fournir ce verre ou ce miroir qui nous permet de voir ce qui est souvent caché à nos yeux par notre incapacité à reconnaître l’évidence.
Le devenir
Pinocchio n’est pas un enfant enchanté devenu bois ; c’est du bois qui cherche l’enfance. Le devenir est l’axe moteur du récit : matière vivante mais brute, Pinocchio se découvre agent — capable d’actes, donc responsable. Ses métamorphoses sont autant de figures éthiques :
- Le nez qui s’allonge matérialise la vérité comme rapport au monde et à soi : chaque mensonge s’imprime dans la chair.
- Les oreilles d’âne rappellent que céder à l’oisiveté et à l’aliénation ludique (le « pays des jouets ») dégrade l’humain au rang d’animal exploité.
- Les morts et résurrections (évanouissements, quasi-pendaison, transformations) dessinent une dramaturgie pascale : on ne devient pas humain sans mourir à certaines tendances (le caprice, la fuite) et renaître à la responsabilité, à la fidélité, au souci de l’autre (sauver son père).
Collodi met ainsi en scène un processus et non un état. Devenir humain ne consiste pas à remplir un modèle préétabli, mais à apprendre à vouloir : apprendre à désirer le bien, à ordonner ses impulsions, à reconnaître la dette de l’amour reçu. La conclusion — l’enfant « véritable » — n’est pas une récompense magique ; elle scelle la reconnaissance d’une identité narrative forgée par les actes.
Pinocchio est conscient de son incomplétude : il cherche au cours de l’histoire à devenir « un vrai garçon ».
Les Aventures de Pinocchio permettent de multiples interprétations sémantiques. Ainsi, étant donné l’origine ontologique amorphe de Pinocchio par rapport aux êtres humains, son « sens » peut être déterminé en plaçant devant les êtres humains un miroir de leurs propres limites anthropomorphes et géocentriques. En même temps, le Pays des Fous est un excellent exemple de la façon dont les espaces hétérotopiques peuvent exister dans la littérature pour enfants. Le livre explore comment les expériences acquises dans l’espace hétérotopique donnent à l’individu la capacité de changer la vue panoramique, et comment ces expériences peuvent finalement nous montrer comment nous pouvons récupérer ou restaurer notre existence en tant que sujets individuels. A travers les expériences des personnages, on peut voir la création de cet espace d’un point de vue extérieur.
La conscience humaine peut se référer à des choses que nous ne percevons pas directement. Les objets imaginés ou conçus peuvent être éloignés de la réalité immédiatement perçue. Les concepts renvoient à une réalité qui existe ailleurs et dont je ne doute pas de l’existence, bien que je ne l’aie jamais vécue ; à un monde inexistant créé par une imagination poïétique, un monde d’enfants, dont nous pouvons suivre les personnages et les événements fictifs en lisant le livre comme s’ils étaient réels ; ou, enfin, à une réalité fantastique. Dans tous ces cas, l’objet de la conscience est une réalité imaginaire conceptualisée, qui est représentée ou exprimée par le Grillon-parlant.
Le désir de la marionnette de devenir humain est l’une des différentes manifestations littéraires de l’archétype animé/inanimé, étant chargé de différentes connotations et substrats de sens. Une histoire archétypale par toutes ses références mythiques, féeriques et religieuses, à travers le désir de la marionnette de devenir humain, qui déclenche la métamorphose finale. Le désir est la force motrice qui transforme la matière inanimée en un être vivant.
L’archétype animé / inanimé permet plus d’interprétations dans le cas de Pinocchio. Ainsi, la marionnette peut être une métaphore de l’homme et la façon dont il ressent son destin est contrôlé par une force supérieure. (Johnson 2008, 91) Pinocchio est également le nouvel État italien, qui ne peut être développé que par l’éthique du travail et l’éducation. (Asor Rosa 2002, 922‑27) Dans le même temps, la transformation de Pinocchio peut signifier son ascension sociale. Panteli conclut que le désir de devenir de Pinocchio n’est pas seulement ontologique, mais aussi socio-politique. Le devenir implique une « quête ontologique de l’individu vers le changement de lui-même, que cela reflète un désir ou une aspiration… ou qu’il fonctionne en contraste avec l’être ». (Panteli 2016)
Devenir humain : vérité, fidélité, responsabilité
Au terme de ses errances, Pinocchio choisit : travailler pour aider Geppetto, dire vrai, tenir ses promesses. La vérité devient condition ontologique (son corps cesse de déformer la réalité), la fidélité transforme la relation père-fils, la responsabilité s’inscrit en actes (gagner du pain, secourir, apprendre). L’enfant « réel » n’est pas défini par la biologie mais par la forme de vie qu’il adopte. Collodi formule alors une thèse humaniste forte : l’humanité est une vocation plus qu’un simple fait naturel, et le devenir humain est une œuvre autant qu’une naissance.
Le Démiurge
Pinocchio est un « enfant » sans mère, créé par son père pour combler sa solitude. « Pinocchio préfigure aussi les parentalités modernes rendues possibles après la mort de l’un des deux géniteurs. Aux confins de l’adoption, des procréations médicalement assistées, de l’homo-parentalité, du clonage, Pinocchio est aussi l’enfant improbable né d’un deuil impossible, celui de Gepetto pleurant sa femme morte prématurément sans lui avoir donné d’enfant. Le vieil homme triste et solitaire sculpte l’enfant que sa femme et lui n’ont jamais eu, à l’instar de l’homme d’aujourd’hui qui devient père après la mort de sa bien-aimée grâce à ses ovules congelés. » (Roland 2011) Caroline Anthérieu-Yagbasan le considère ainsi, l’archétype de l’enfant rêvé, incarné par son créateur : (Anthérieu-Yagbasan 2016)
« … tout enfant est ainsi d’abord une fiction parentale, une vue de l’esprit, qui prend chair et qui, d’objet du désir de ses parents, façonné, pris dans les rets de leur histoire narcissique et transgénérationnelle, s’affronte à son environnement et devient sujet. » (Soussan 2009)
Ainsi, Anthérieu-Yagbasan met en lumière le problème actuel du rapport entre l’homme et sa création, hors de contrôle. En sciences cognitives, la théorie computationnelle soutient que le cerveau humain ne peut être comparé qu’à un ordinateur, par opposition au réductionnisme qui postule l’identité de l’esprit et du cerveau. Reproduire un cerveau humain ne résout pas le problème de la conscience. Pour la construction d’un super-ego, d’une conscience morale, Sigmund Freud considère qu’il est nécessaire d’intérioriser les règles culturelles, enseignées principalement par les parents appliquant leur guidance et leur influence. (Schacter et al. 2011) Pour Freud, « l’installation du super-ego peut être décrite comme un exemple réussi d’identification à l’agent parental » :
« Ainsi, le super-ego de l’enfant se construit en réalité non sur le modèle de ses parents, mais sur celui de ses parents ; le contenu qui le remplit est le même et devient le véhicule de la tradition et de tous les jugements de valeur intemporels qui se sont ainsi propagées de génération en génération. » (Freud 2013, 105–6)
L’archétype de l’animation d’une entité inanimée n’est pas seulement le désir primaire d’éradiquer la mort en créant la vie, le désir d’être une marionnette, de faire Dieu. Cela implique une idée plus profonde de la compréhension du corps humain et de ses mécanismes. (Panteli 2016)
La notion de Démiurge — l’artisan du monde — traverse le livre sous trois visages qui se relaient, se corrigent et se dépassent.
1) Geppetto, le démiurge artisanal.
Il donne forme au bois, puis risque sa vie pour sa créature. Sa paternité n’est pas toute-puissante : il n’infuse ni la conscience ni la vertu ; il propose des cadres (l’école, le travail) et incarne la fidélité. Démiurge non divin, Geppetto n’impose pas une nature mais crée un espace de liberté où l’enfant peut — hélas — mal vouloir. Sa grandeur tient à la vulnérabilité : il mendie pour nourrir Pinocchio, travaille plus pour réparer ses fautes. Le créateur y apprend lui aussi : la création humaine est réciproque — le fils « refait » le père en le sauvant.
2) La Fée, figure de la Providence.
La Fée aux Cheveux Turquoises n’est pas un deus ex machina arbitraire ; elle sauve, soigne, éduque. Elle intervient quand la justice mécanique écraserait (pendaison, maladie) et introduit la logique de la grâce : seconde chance, pardon, transformation. Démiurge pédagogique, elle articule liberté et relèvement : elle ne fabrique pas un automate vertueux ; elle accompagne l’émergence de la responsabilité.
3) L’Auteur, démiurge méta-fictionnel.
Collodi lui-même joue du pouvoir de créer/décréer : on sait que, dans une première version, Pinocchio devait mourir pendu avant que l’histoire soit prolongée. Cette hésitation d’auteur exhibe la question éthique de toute puissance créatrice : créer pour punir, édifier ou faire vivre ? Le romancier devient le démiurge qui choisit de préférer la miséricorde au moralisme fatal. En filigrane, le texte suggère que toute création — technique, artistique, sociale — porte une responsabilité envers les formes de vie qu’elle engendre.
Faux démiurges, anti-humanisme et marchandisation
Le parcours de Pinocchio est infesté de faux créateurs qui prétendent « refaire » l’enfant : Mangiafuoco (qui possède et instrumentalise les marionnettes), le Renard et le Chat (qui spéculent sur la crédulité), les entrepreneurs du « pays des jouets » (qui produisent des ânes à rentabiliser). Ces figures proposent une création par la capture : transformer des sujets en objets. Collodi oppose à cette logique la création par la relation, où l’autre n’est pas moyen mais fin. L’humanisme du récit se situe précisément là : refuser la réduction marchande de l’enfance et affirmer que l’humain n’advient que dans une économie du don (le sacrifice de Geppetto, la générosité de la Fée, le soin réciproque).
Conclusion
En articulant humanisme, devenir et Démiurge, Les Aventures de Pinocchio propose une philosophie romanesque de la création. Geppetto façonne sans dominer, la Fée relève sans annuler la liberté, l’Auteur lui-même renonce à la toute-puissance punitive. Pinocchio, matière d’abord indocile, devient sujet par l’épreuve de la vérité, la fidélité et le souci de l’autre. L’humanisme que dessine Collodi n’est ni naïf ni abstrait : il reconnaît la chute, mise en scène par les mensonges, l’oisiveté, la captation marchande ; mais il parie sur la recréation, sur la capacité d’une vie à se refaire au contact de ceux qui aiment et exigent. La figure du Démiurge s’y révèle plurielle et limitée : véritablement humaine quand elle ouvre la possibilité d’un sujet — non quand elle fabrique un objet. Ainsi, devenir humain, chez Collodi, c’est apprendre, à la suite de Pinocchio, à se créer soi-même en répondant à l’appel d’autrui : une promesse de liberté enracinée dans le lien.
Bibliographie
- Anthérieu-Yagbasan, Caroline. 2016. « Pinocchio – pistes philosophiques Pistes philosophiques sur le conte Pinocchio ». Journée des partenaires du festival d’Aix (Aix-en-Provence, France), décembre. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01474663.
- Asor Rosa, A. 2002. « Le avventure di Pinocchio in letteratura italiana ». Docsity. https://www.docsity.com/it/le-avventure-di-pinocchio-in-letteratura-italiana-a-asor-rosa-pp879-950/891007/.
- Bostrom, Nick. 2005. « In Defense of Posthuman Dignity ». Bioethics 19 (3): 202‑14. https://doi.org/10.1111/j.1467-8519.2005.00437.x.
- Campbell, Joseph. 2008. The Hero with a Thousand Faces. New World Library.
- Campbell, Joseph, et Henry Morton Robinson. 2005. A Skeleton Key to Finnegans Wake: Unlocking James Joyce’s Masterwork. New World Library.
- Freud, Sigmund. 2013. New Introductory Lectures on Psycho-Analysis. Martino Publishing.
- Johnson, Barbara E. 2008. Persons and Things. Harvard University Press.
- Panteli, G. 2016. « From Puppet to Cyborg: Posthuman and Postmodern Retellings of the Pinocchio Myth ». In Doctoral Thesis, UCL (University College London). UCL (University College London). Doctoral, UCL (University College London). https://discovery.ucl.ac.uk/id/eprint/1528658/.
- Roland, Annie. 2011. « Pinocchio entre père et mère ». https://www.ricochet-jeunes.org/articles/pinocchio-entre-pere-et-mere.
- Schacter, Daniel L., Daniel T. Gilbert, et Daniel M. Wegner. 2011. « Psychology / Edition 2 ». https://www.barnesandnoble.com/w/psychology-daniel-l-schacter/1116754112.
- Soussan, Patrick Ben. 2009. « Ce que Pinocchio nous dit de l’enfance en général et du théâtre jeune public en particulier ». Spirale 52 (4): 107‑13. https://www.cairn.info/revue-spirale-2009-4-page-107.htm.
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