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La dialectique de Platon

La dialectique, processus qui nous conduit à la connaissance des Formes et finalement à la Forme la plus élevée du Bien (Seyffert, Nettleship, et Sandys 1894, 481), par la discussion, le raisonnement, le questionnaire et l’interprétation, préoccupe les philosophes depuis l’Antiquité (Corbett et Connors 1999). On le retrouve dans l’œuvre de Parménide au Ve siècle av. J.-C., poursuivie par son élève Zénon d’Élée dans ses célèbres paradoxes (considéré par Aristote comme l’inventeur de la dialectique (Laertius 2018, liv. IX 25ff, VIII 57). Kant précise que pour les anciens Grecs, la dialectique signifiait une logique de fausse apparence, « la logique de l’illusion. C’était un art sophistiqué de donner à son ignorance, même à des ruses intentionnelles, l’apparence extérieure de la vérité en imitant la méthode minutieuse et exacte que la logique exige toujours, et en utilisant son sujet comme un manteau pour chaque énoncé vide. » (Kant 1998, A 61)

Socrate pratiquait la dialectique à travers la méthode du dialogue oral, qu’il appelait l’art de « la naissance des âmes » (méthode aussi appelée mayanisme, ou méthode d’Elenchus (Wiktionary 2021)), qui pouvait conduire, selon l’intention de Socrate, à la confirmation ou à la réfutation (Wyss 2014) de certaines affirmations, ou dites « apories » dans lesquelles aucune conclusion définitive n’a été tirée (Ayer et O’Grady 1992, 484) (McTaggart 1911, 11). Chez Platon, la dialectique est un type de savoir (Plato et Jowett 1991, liv. VI), à rôle ontologique et métaphysique, auquel on accède en confrontant plusieurs positions pour dépasser l’opinion (doxa), un déplacement du monde des apparences ou « sensible ») à la connaissance intellectuelle (ou « intelligible ») aux premiers principes (Plato et Jowett 1991, liv. VI, VII). Il implique également la mise en ordre des concepts en genres et espèces par la méthode de la division, et embrasse la multiplicité dans l’unité, étant utilisé pour comprendre « le processus total de l’illumination, par lequel le philosophe est éduqué de manière à atteindre la connaissance du bien suprême, le Forme du Bien. » (Blackburn 2008)

Le principal problème de la science, pour Platon, est qu’elle traite ses principes fondamentaux comme des points de départ « absolus », qu’il faut accepter sans discussion (Plato et Jowett 1991, 510c—d). Mais s’ils sont faux, tout le système s’effondrera. La dialectique implique une défense de ces points de départ contre les objections, en résolvant les apories ou les problèmes qui pourraient surgir (Plato et Jowett 1991, 534b—c, 437a). Dans ce processus, les définitions peuvent être modifiées conceptuellement pour préserver leur immunité au rejet dialectique (elenctica). Le philosophe, par la dialectique, peut les réunir dans une théorie unifiée et holistique, atteignant ainsi une connaissance authentique (Plato et Jowett 1991, 533d—534a) (Plato et Reeve 2004).

« … la dialectique, et la dialectique seule, va droit au premier principe et est la seule science qui se débarrasse des hypothèses pour s’assurer son terrain. » (Plato et Jowett 1991, liv. VII, 533b)

La dialectique de Platon comprend plusieurs méthodes de raisonnement (Caraher 1992), telles que la méthode de conséquence (examiner et tester toutes les conséquences d’une hypothèse) (White 1976) et la méthode de division (diviser l’objet d’étude et analyser les composants) (Boethius et Stump 1988, 25) (Blackburn 2008). Selon Platon, la dialectique doit répondre à des questions telles que “Comment concilier la différence entre le monde sensible et le monde intelligible ?”, ou “Comment s’harmonisent les deux plans de réalité ?” Si le monde des idées et le monde réel sont opposés, quel sens cela a-t-il de placer l’idée comme cause de la réalité apparente ? Ne serait-il pas plus correct, comme chez Parménide, de considérer qu’il n’y a que le monde des idées, réduisant le monde de la nature à une pure illusion ? La première solution proposée par Platon était la théorie de la participation (methexis) : les entités privées participeraient chacune à l’idée correspondante. Plus tard, le philosophe a proposé la théorie de l’imitation (mimesis), selon laquelle les entités naturelles sont des imitations de leur idée respective. Le démiurge de Timée a le rôle de médiateur entre les deux dimensions. (Plato 2015, 28ab – 29a)

A un stade avancé, le monde des idées prend l’apparence d’un système complexe, qui inclut les notions de diversité et de multiplicité. Le principe de division (diairesis) du monde intelligible rend possible le rattachement dialectique de chaque réalité empirique à son principe suprême, rapprochant la méthode dialectique des possibilités cognitives de la méthode scientifique. A cette fin, Platon postule une hiérarchie ou subdivision de la réalité ontologique et pour répondre au problème avec Parménide, qu’il définissait comme « terrible et vénérable » (Plato et al. 1992, 183 e5-184 a1) sur l’impossibilité d’objectiver l’Etre.

Platon ne donne jamais de définition de la dialectique, bien qu’il en parle comme du moyen le plus efficace pour atteindre la vérité. Chez Phèdre la dialectique est un « processus d’union et de multiplication » (Plato 1993, 265 d-e), l’idée étant en fait une unité du multiple. Chez Parménide, Platon donne une démonstration du fonctionnement de la dialectique dans le discours : rechercher toutes les réponses possibles à une question, puis, par un procédé de falsification, réfuter les unes après les autres les réponses non conformes, fondées sur des principes ; la réponse qui n’est pas falsifiée en vient à être considérée comme plus vraie que les autres, mais jamais vraie au sens absolu. Platon reformule une nouvelle conception dans Philebus, où Socrate entreprend de définir ce qu’est le plaisir en prononçant la phrase célèbre que « plusieurs sont Un et Un est multiple ». Cela réaffirme un principe de l’Idée, être unique et parfaite, tout en reflétant la multiplicité du sensible. La méthodologie la plus cohérente d’application de la dialectique est exposée dans le Sophiste (méthode dichotomique) : a) à partir d’une question, elle est isolée du concept qu’elle est censée définir ; b) ce concept est attribué à une classe plus large dans laquelle il est compris ; c) diviser cette classe en deux parties plus petites pour voir dans laquelle des deux sous-classes le concept est encore inclus, et ainsi de suite, en subdivisant jusqu’à ce qu’une fragmentation supplémentaire ne soit plus possible ; d) il en résulte que la définition trouvée est celle qui correspond au concept que nous voulions expliquer. Dans Cratyle, écrit à peu près en même temps que La République, Platon envisage l’utilisation de la dialectique à des fins cognitives. Il faut noter que bien qu’elle se présente comme une science (episteme), la dialectique n’est qu’un procédé rigoureux mais ne parvient jamais à atteindre la vérité, à l’image de celle développée plus tard par Descartes, et plus tard par Hegel.

Les traits distinctifs de la dialectique, pour Sean McAleer (McAleer 2020) sont : la possibilité de rendre compte de l’être de toute chose (Plato et Jowett 1991, liv. VII 534b), la connaissance intégrée par des connexions entre les Formes individuelles (Plato et Jowett 1991, liv. VII 531c), raisonnement purement formel « sans se servir de quoi que ce soit de visible, mais seulement des Formes elles-mêmes, allant de formes en formes, et aboutissant à des formes » (Plato et Jowett 1991, liv. VI 511b), comprendre comment différentes Formes sont liées à la Forme du Bien qui est « le premier principe non hypothétique de tout » (Plato et Jowett 1991, liv. VI 511b), et le fondationnalisme (Plato et Jowett 1991, liv. VII 534bc), met en garde Sean McAleer qu’il est dangereux que la dialectique soit pratiquée sans amour pour la vérité, étant l’outil par excellence du vrai philosophe, qui permet une pleine compréhension (McAleer 2020). La dialectique ancrée dans l’éducation des philosophes-rois, comme l’explique Socrate, est une forme de dialogue qui incorpore des arguments pour obtenir une compréhension sûre et vraie de la réalité et une connaissance du Bien lui-même. La dialectique est donc une manière de tester les explications (Magrini 2012). Ainsi, M. Peters considère que « la dialectique est une ascension de plus en plus synoptique, via une série de « positions » [hypothèses], jusqu’à atteindre un ultime ». (Peters 1967)

Dans le contexte de la dialectique, James Magrini suppose que la connaissance que la philosophie s’efforce d’atteindre est la connaissance des phrases. Sa conclusion est que la connaissance ou la compréhension de la vertu pour Socrate n’est pas objective (scientifique), ni aucune technique (epistème) exprimée à travers un discours propositionnel. Pour Magrini, les caractéristiques de la connaissance philosophique sont : une forme d’insight non propositionnel, manifeste, et qui n’est entièrement ni de nature subjective ni objective, médiatise plutôt les deux domaines, « mais elle est de nature intensément « réflexive », c’est-à-dire qu’elle est une forme de la connaissance de soi, où soi est connu, et à des degrés divers, transformé par rapport à l’être de la vertu, et il y a donc un caractère distinctement phronétique à cette compréhension » (Magrini 2012).

E.T. Gendlin affirme que la dialectique est une activité de formation du concept à partir d’une « réminiscence », d’un souvenir oublié. Tout part d’un énoncé ou d’une définition d’un concept à partir de cette connaissance pré-conceptuelle, et ses implications (l’activité de la dialectique) sont extraites. Lorsque les implications viennent contredire l’énoncé, celui-ci est abandonné. La contradiction contient en elle-même les indications pour la formation de la prochaine meilleure définition. La dialectique est la formation du concept, contrôlée par et dans l’ordre de la nature, y compris les activités, les connaissances prédéfinies, l’expérience, le désir et le choix. En fin de compte, la dialectique est la connaissance de soi. (Gendlin 1966)

Selon F. Gonzalez, la dialectique est à la fois « négative » et « positive » :

« Cette dialectique n’est négative qu’en montrant qu’aucune proposition ne peut saisir le spécifique de la nature spécifique en question ; il est positif, cependant, dans la mesure où le processus même d’examen et de réfutation des définitions suggérées peut donner un aperçu de ce qu’est cette nature […] dans le processus même de réfuter des mots, des propositions et des images pour l’incapacité d’exprimer cette nature dans question (la « cinquième »), la perspicacité est à peine gagnée sur ce qu’est sa nature. La qualification « à peine (mogis) » est importante. Parce qu’il montre que cet aperçu […] n’est pas le genre de connaissance qui mettra fin à toute enquête ou qui peut être « saisie » une fois pour toutes. » (Gonzalez 1998, 267)

« [Le] dialecticien ne se trompe donc pas en pensant que les défauts de l’expérience ordinaire peuvent être surmontés par la construction d’un langage idéal ou la systématisation d’une logique formelle. » (Gonzalez 1998, 271)

Mais, selon Gadamer, le mouvement discursif entre les quatre modes de la dialectique, bien qu’essentiel, ne garantit pas que « si l’on s’en sert », il soit possible de « saisir la chose même avec une entière certitude ». (Gadamer et Smith 1980) (Magrini 2012)

Simon Blackburn déclare que la dialectique de Platon est « le processus d’élucidation de la vérité au moyen de questions visant à dévoiler ce qui est déjà implicitement connu, ou à exposer les contradictions et les confusions de la position d’un adversaire » (Blackburn 2008, 104). Louis Hartz considère que dans la dialectique de Platon l’opinion prédominante est modelée par la synthèse de nombreuses opinions contradictoires, par le débat. (Hartz 1984) Karl Popper considère la dialectique comme l’art de l’intuition pour « visualiser les originaux divins, les Formes ou les Idées, de dévoiler le Grand Mystère derrière le monde quotidien des apparences de l’homme ordinaire » (K. R. Popper 2020, vol. 1: 133) mais il lui reproche sa volonté de « supporter les contradictions » (K. Popper 2002, 316) :

« L’ensemble du développement de la dialectique devrait être un avertissement contre les dangers inhérents à la construction d’un système philosophique. Il devrait nous rappeler que la philosophie ne devrait pas être la base d’un quelconque système scientifique et que les philosophes devraient être beaucoup plus modestes dans leurs revendications. Une tâche qu’ils peuvent remplir très utilement est l’étude des méthodes critiques de la science. » (K. Popper 2002, 335)

Bibliographie

  • Ayer, A. J., et Jane O’Grady. 1992. A Dictionary of Philosophical Quotations. Blackwell.
  • Blackburn, Simon. 2008. The Oxford Dictionary of Philosophy. The Oxford Dictionary of Philosophy. Oxford University Press. https://www.oxfordreference.com/view/10.1093/acref/9780199541430.001.0001/acref-9780199541430.
  • Boethius, Eleonore et Stump. 1988. Boethius’s in Ciceronis Topica an Annotated Translation of a Medieval Dialectical Text.
  • Caraher, Brian. 1992. Intimate Conflict: Contradiction in Literary and Philosophical Discourse. SUNY Press.
  • Corbett, Edward P. J., et Robert J. Connors. 1999. Classical Rhetoric for the Modern Student. Oxford University Press.
  • Gadamer, Hans-Georg, et P. Christopher Smith. 1980. Dialogue and Dialectic: Eight Hermeneutical Studies on Plato.
  • Gendlin, E.T. 1966. « Plato’s dialectic ». 1966. http://previous.focusing.org/gendlin/docs/gol_2231.html.
  • Gonzalez, Francisco J. 1998. Dialectic and Dialogue: Plato’s Practice of Philosophical Inquiry. Evanston, Ill.: Northwestern University Press.
  • Hartz, Louis. 1984. « A Synthesis of World History ». 1984. https://books.google.ro/books?id=PJQ5MwEACAAJ&dq=Hartz,+Louis+A+Synthesis+of+World+History&hl=en&sa=X&redir_esc=y.
  • Kant, Immanuel. 1998. Critique of Pure Reason. Cambridge University Press.
  • Laertius, Diogenes. 2018. Lives of the Eminent Philosophers: By Diogenes Laertius. Oxford University Press.
  • Magrini, James. 2012. « Dialectic and Dialogue in Plato: Revisiting the Image of “Socrates-as-Teacher” in the Hermeneutic Pursuit of Authentic Paideia ». Philosophy Scholarship, octobre. https://dc.cod.edu/philosophypub/33.
  • McAleer, Sean. 2020. Plato’s « Republic »: An Introduction. https://doi.org/10.11647/OBP.0229.
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  • Peters, Francis E. 1967. Greek Philosophical Terms: A Historical Lexicon. First Thus edition. New York; London: NYU Press.
  • Plato. 1993. Phaedo. Cambridge University Press.
  • ———. 2015. Timaeus. Hackett Publishing.
  • Plato, et Benjamin Jowett. 1991. The Republic: The Complete and Unabridged Jowett Translation. Vintage Books.
  • Plato, et C. D. C. Reeve. 2004. « Republic (Reeve Edition) ». 2004. https://www.hackettpublishing.com/republic.
  • Plato, Bernard Williams, M. J. Levett, et Myles Burnyeat. 1992. Theaetetus. Hackett Publishing.
  • Popper, Karl. 2002. Conjectures and Refutations: The Growth of Scientific Knowledge (version 2nd edition). 2nd edition. London ; New York: Routledge.
  • Popper, Karl R. 2020. The Open Society and Its Enemies. Princeton University Press.
  • Seyffert, Oskar, Henry Nettleship, et John Edwin Sandys. 1894. A Dictionary of Classical Antiquities, Mythology, Religion, Literature and Art. London: W. Glaisher.
  • White, Nicholas P. 1976. Plato on Knowledge and Reality. Hackett Publishing.
  • Wiktionary. 2021. « Elenchus ». In Wiktionary. https://en.wiktionary.org/w/index.php?title=elenchus&oldid=61777673.
  • Wyss, Peter. 2014. « Socratic Method: Aporeia, Elenchus and Dialectics (Handout 3) ». 2014. https://open.conted.ox.ac.uk/resources/documents/socratic-method-aporeia-elenchus-and-dialectics-handout-3.

Sfetcu, Nicolae, « La dialectique de Platon », Telework (5 mars 2022), DOI: 10.13140/RG.2.2.30743.85925, URL = https://www.telework.ro/fr/la-dialectique-de-platon/

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