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Le livre numerique et sa fabrication

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En ce qui concerne le livre comme objet textuel et technique, nous retiendrons l’ article de 2010 de Milad Doueihi dans [Doueihi, 2010] dans lequel le sujet du livre numerique est aborde sous plusieurs angles. Il met en avant une certaine « fixite » du modele du livre papier, modele dans lequel le texte serait enveloppe. Dans ce modele se trouvent modifiees aussi « une culture et une sociologie ; sans oublier des acquis juridiques et des pratiques commerciales ». Il est utile de remarquer que Doueihi pointe la necessite d’une conversion du regard que les editeurs doivent apporter a leurs pratiques. Toutefois, la conversion du regard apportee par le livre numerique « a un prix : l’abandon de certains acquis de l’ere du livre imprime et l’adoption de nouveaux droits, avec leur valeurs economiques et morales, nes des pratiques courantes sur le reseau ». Doueihi invite donc, des 2010, a deconstruire certaines habitudes qui ont bâti l’histoire du livre imprime, les pratiques anciennes, mais aussi celles recentes liees a la Publication Assistee par Ordinateur (PAO) qui reste tout de meme ancree dans la tradition du livre organise et conqu par « pages ». Par sa nature meme le livre numerique vient fragiliser et destabiliser des pratiques et des institutions : c’est pourquoi il est urgent de se montrer attentifs a ce nouveau media. Dans cet article, nous avons prete une attention particuliere aux passages qui soulignaient la specificite du modele imprime axe sur la page. A ce propos Doueihi souligne le fait que, dans la creation d’un livre numerique, l’editeur ne peut plus imposer sa mise en forme, mais « [i]l faut trouver un nouvel equilibre entre les elements que l’editeur considere comme devant absolument etre mis en forme a sa ma-mere, et ceux ou il faut laisser un degre de liberte pour le lecteur ». Que signifie precisement pour un editeur de livres numeriques ne plus imposer sa « mise en page » ? Il nous semble que ce point touche a la conception meme des livres, et merite d’etre approfondi.

Dans le meme ouvrage ou est paru l’article cite de Milad Doueihi, un article de Hubert Guillaud a attire notre attention par son titre « Le papier contre l’electronique » [Guillaud, 2010]. Ce texte aborde plutot les consequences de la lecture sur papier et sur ecrans sur l’attention et la distraction des lecteurs.

Parmi les etudes sur le livre numerique, nous avons retenu le texte de Gino Ron-caglia [Roncaglia, 2010], un ouvrage tres exhaustif qui est a la fois une histoire de la naissance du livre numerique et de son evolution jusqu’a 2010 abordant les problemes crees par la naissance de ce nouveau media dans l’univers du livre papier. Parmi ces problemes, Roncaglia detaille celui lie a la disparition de la notion de page, et de tous les processus techniques qui lui sont lies (mise en page, numerotation, index…). L’auteur met en avant le fait que la mise en page devient « organisation sur l’ecran du texte electronique qui est par lui-meme un objet fluide et intangible »4. Une composante essentielle de ce nouveau rapport au texte via l’ecran lors de la conception implique la question de la « representation du texte et des phenomenes textuels ». Ce texte interroge egalement la pertinence des DRM et la protection des livres numeriques. L’auteur met en garde sur le fait que la bataille engagee pour lutter contre le piratage est tres couteuse a la fois en termes economiques et en termes d’experience utilisateur.

L’experience utilisateur est une notion centrale pour la creation de livres numeriques. A ce titre, nous avons etudie l’ebook ecrit et realise par deux ebook-designers Jiminy Panoz et Roxane Lecomte en 2013 [Panoz et Lecomte, 2013] qui vient poser l’attention sur la notion de « page », puisque elle fait partie de la serie de mots-cles que les auteurs ont juge essentiels a connaître quand on aborde le sujet du livre numerique. Nous avons ainsi retenu le fait que, d’apres le temoi-gnage de ces deux professionnels, « la page est un concept inadapte au livre numerique ». Concept inadapte surtout vis-a-vis des createurs et concepteurs de livres numeriques. Dans ce texte, a l’entree « page » on lit en effet qu’elle « n’est qu’un artefact du livre papier avec lequel nous nous obligeons a composer ».

C’est precisement cet aspect que nous voudrions mettre en evidence. Autrement dit, le fait que, au moment de la conception d’un livre numerique, le vocabu-laire du livre papier persiste et s’impose encore venant vehiculer et influencer les pratiques. Un ecran, en effet, est encore considere comme un espace iden-tique a celui de la page. L’ecran est identifie a la page. Etonnamment, meme les magazines et la presse ont reproduit en numerique des versions homothetiques de leurs supports papier fait de pages. Ces professionnels encouragent a prendre en compte le fait que le reel metteur en page c’est le logiciel de lecture. Le travail d’edition d’un livre numerique consiste alors plus a « controler le debit et la repartition du contenu » dans le flux qu’a organiser les elements sur l’ecran, puisque l’ecran, lui, n’a pas de forme fixe, mais peut avoir de multiples formes. Le but alors n’est pas de les maîtriser toutes, mais de concevoir un flux assez bien compose pour qu’il s’adapte de maniere uniforme et harmonieuse a tous les logiciels de lecture. C’est a partir de cette source principalement que nous approfondirons nos reflexions sur le concept de « page ».

Nous avons mene notre enquete du cote concepteur pour comprendre ce qui change dans la conception d’un livre numerique, et nous avons trouve pertinent l’ouvrage de Aline Chevalier [Chevalier, 2013] a ce propos. Meme si l’ouvrage se focalise sur les concepteurs et developpeurs—web, il est interessant de voir comment les problematiques de conception de ces derniers et celles des concep-teurs de livres numeriques se rejoignent. Nous retenons surtout le concept de « fixation ». Ce concept permet d’expliquer une certaine « rigidite de l’esprit » lors de la conception de solutions alternatives a des problemes nouveaux. « Face a un nouveau probleme a resoudre, les concepteurs ont tendance a reproduire des solutions qu’ils ont developpees anterieurement et ne considereraient pas (ou tres rarement) des solutions alternatives, qui pourtant pourraient se reveler plus appropriees pour le probleme courant » affirme Chevalier. Cette reflexion nous encourage a penser que lors de la conception de livres numeriques, le crea-teur conqoit des solutions qui restent calquees sur le modele des livres destinees a l’impression. Notre hypothese est que le concepteur reste fixe sur le modele de l’ « espace-page » et tente de reproduire sur ecran ce qu’il a deja produit pendant longtemps sur l’espace fige de la page.

Toutefois, si la notion de page reste centrale dans la technique de production du livre c’est parce qu’il s’agit d’une notion historique dans la culture de l’edition. C’est pourquoi nous avons pris en compte une etude entierement axee sur la page et analysant cette notion selon le point de vue d’un historien du livre : Anthony Grafton [Grafton et al., 2015]. On y retrouve la mutation culturelle qui a eu lieu dans les premiers siecles de l’ere chretienne : le passage de l’usage du volumen a celui du codex. On retient surtout le fait que l’introduction du codex entame une revolution intellectuelle a proprement parler. L’approche du texte change tout comme son apprehension : avec le codex il y a la possibilite d’acceder a la structure du texte d’emblee grâce a la segmentation par chapitres et par pages.

Les etudes universitaires du XIIIe siecle profitent de ce nouvel acces au savoir, plus detaille, plus precis. Le parcours historique propose par Grafton, pourtant, ne semble pas aller jusqu’a la conception de la page numerique. Ce qu’il est important de retenir pour notre etude c’est le fait que le passage du volumen au codex signe un tournant historique precis, et qui a necessite environ trois siecles pour se mettre en place. Cela nous mene a poser la question suivante : doit-on penser que le livre numerique aura besoin de plusieurs siecles pour integrer completement les pratiques culturelles des lecteurs ?

Avant de repondre a cette question, il sera important de considerer comment les pratiques d’ecriture numerique ont deja evolue et ont cree ce qu’est l’objet de savoir de notre etude : le livre numerique. Pour ce faire, nous nous appuierons sur l’article de [Crozat, 2016] qui permet d’operer une distinction entre « l’ecriture qui veut imprimer et l’ecriture qui veut programmer ».

Dans quelle mesure est-il possible d’integrer des nouveaux processus de travail a la conception «traditionnelle » de textes ? Un texte de 2015 intitule From print to ebooks : a hybrid publishing toolkit for the arts publie par l’ Institute of Network Cultures [IAC, 2015] peut aider a penser un type de chaîne de publication a caractere hybride pense specifiquement pour les editeurs de livres d’art et de design avec des exigences de graphisme assez elevees. Nous tenterons de pui-ser dans ce texte des suggestions techniques susceptibles d’interesser un editeur independant.

Pour une vision d’ensemble sur l’edition numerique, ses enjeux et ses defis, nous nous sommes appuyes sur l’ouvrage Pratiques de l’edition numerique de 2014 [Vitali Rosati et Eberle-Sinatra, 2014] et en particulier sur les chapitres 4 (« Pour une definition du «numerique »), 6 (« Les modeles economiques de l’edition numerique »), 11 (« Le livrel et le format ePub ») et 12 (« Les potentialites du texte numerique »).

Références

[Chevalier, 2013] Chevalier, A. (2013). La conception des documents pour le Web : essai. Papiers. Presses de l’enssib, Villeurbanne.

[Crozat, 2016] CROZAT, S. (2016). De l’ecriture qui veut imprimer a l’ecriture qui veut programmer. Revue de l’Enssib [en ligne], n. 4, consulte le 12/06/17.

[Doueihi, 2010] DOUEIHI, M. (2010). Le livre a l’heure du numerique : objet fetiche, objet de resistance. In Dacos, M., editeur : Read/Write Book: Le livre inscriptible, Read/Write Book, pages 95-103. OpenEdition Press, Marseille.

[Grafton etal., 2015] Grafton, A. T., Allain, J.-F. et Loyrette, H. (2015). La page de l’Antiquite â l’ere du numerique : histoire, usages, esthetiques. Bibliotheque Hazan. Hazan Louvre ed, Paris.

[Guillaud, 2010] GUILLAUD, H. (2010). Le papier contre l’electronique. In DACOS, M., editeur: Read/Write Book: Le livre inscriptible, Read/Write Book, pages 29-48. OpenEdition Press, Marseille.

[IAC, 2015] IAC (2015). From print to ebooks : a hybrid publishing toolkit for the arts. Institute of Network Cultures, Amsterdam.

[Roncaglia, 2010] Roncaglia, G. (2010). La quarta rivoluzione : sei lezioni sulfu-turo del libro. I Robinson. Laterza, Roma.

[Panoz et Lecomte, 2013] Panoz, J. et Lecomte, R. (2013). Le b.a.-ba du livre nu-merique. Chapal et Panoz, France.

[Vitali Rosati et Eberle-Sinatra, 2014] VITALI ROSATI, M. et EBERLE-SINATRA, M. (2014). Pratiques de l’edition numerique. Parcours numeriques. Presses de l’Uni-versite de Montreal, Montreal.

Source: Bianca Tangaro, L’edition de livres numeriques : un defi technique, economique et culturel, license CC BY-NC-ND 4.0

Article sous license CC BY-NC-ND 4.0

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